Tribune

La (nouvelle) « étrange défaite ». Réflexions sur la gestion de la crise du Coronavirus



Le président Macron nous appelait il y a quelques semaines à une ''guerre'' contre le Coronavirus. Drôle de guerre s'il en est tant il est difficile en l'absence de dialectique des volontés de désigner un virus comme un ''ennemi''. Même si comparaison n'est pas raison il est tentant de faire un parallèle entre l'étrange défaite de mai 1940 et le fiasco observé 80 ans plus tard. Même faiblesse du personnel politique, même aveuglement des élites administratives, même impécuniosité de l'État. Que chacun se fasse son jugement par la revue de détail qui suit.


Dans « l'étrange défaite » rédigé en 1940, Marc Bloch écrit: « Beaucoup d'erreurs [...] ont mené nos armées au désastre [...] Nos chefs [...] n'ont pas su penser cette guerre. [...] Le triomphe des Allemands fut, essentiellement, une victoire intellectuelle ». Dans une période où le Président Emmanuel Macron a appelé les Français à s'unir dans une « guerre » contre le Coronavirus, le rapprochement entre les deux évènements est tentant. Disons-le d'emblée, comparaison n'est pas raison. L'exécutif actuel n'a évidemment rien à voir avec le régime de la IIIe République. Et une « guerre » suppose, si l'on se réfère à la définition qu'en donne le général André Beaufre, une « dialectique des volontés employant la force pour résoudre les conflits ». Pour autant, certaines similitudes apparaissent entre les deux évènements et méritent qu'on s'y attarde.

Première similitude : l'impréparation.

De même que, malgré les avertissements que formulait un certain lieutenant-colonel De Gaulle, l'Etat-major français n'avait rien compris à l'irruption de la combinaison chars-aviation dans la guerre moderne, notre technostructure n'a rien compris à ce virus. Pire ! Alors que, en première ligne en 1940, nous étions sous le coup de la surprise, nous avons assisté pendant plusieurs semaines à la propagation d'une épidémie qui s'est transformée en pandémie dans l'insouciance de nos gouvernants. Même lorsqu'il fût avéré que cette dernière touchait nos voisins italiens, l'absence de réaction du Pouvoir a perduré, ce qui est impardonnable. Comment la sixième puissance économique du monde a-t- elle pu être aussi imprévoyante alors qu'aucun dirigeant responsable ne pouvait ignorer que, depuis l'épisode de la grippe H1N1, un minimum de vigilance s'imposait.

Seconde similitude : la mauvaise conduite de l'Etat et de ses finances.

Dans les années 30, alors que l'Allemagne réarmait Outre-rhin, la France a tardé à dégager les crédits suffisants pour faire face à la menace d'une nouvelle guerre qui se profilait. Une fois les crédits votés, de nombreuses lourdeurs et indécisions ont ensuite freiné l'effort de guerre national. Similairement, aujourd'hui, comment nos dirigeants ont-ils pu, alors même que nos dépenses publiques représentent 57 % de notre richesse nationale, ne pas prévoir suffisamment de masques, de lits en réanimation et de respirateurs pour la protection des populations, alors même que le Secrétariat général pour la défense et la sécurité nationale (SGDSN) dispose d'un Plan national de prévention et de lutte « pandémie grippale », actualisé en octobre 2011, soit après la polémique sur la grippe H1N1 ? Ce dernier prévoit, entre autres, la« Préparation de stocks de masques » ainsi que « [l'] organisation des laboratoires pour la détection des cas ». De quel aveuglement ont pu faire preuve ces élites censées être « éclairées » en ne préparant pas notre pays à une catastrophe sanitaire dont on savait qu'elle surviendrait un jour ?

Troisième similitude : l'indécision.

Faute d'anticipation, le Président et son gouvernement en ont été réduits à réagir aux évènements plutôt qu'à agir. Dès le départ, des pays comme Taïwan et Singapour, mais aussi l'Allemagne ou la Norvège, qui nous sont plus proches culturellement, ont mené des politiques de bon sens (dépistage massif des populations, usage généralisé des masques, contrôles aux frontières). Pendant ce temps, nos dirigeants semblaient hésiter en permanence sur la conduite à tenir. Ils s'abritaient avant de décider derrière un « conseil scientifique » lequel, face à un nouveau virus, ne pouvait formuler que des recommandations. Or, si gouverner c'est prévoir, c'est aussi trancher. C'est d'ailleurs à cela qu'on reconnaît les hommes d'Etat. Et tandis que la Reine Elisabeth II soudait son peuple par des accents churchilliens, plaçant son discours à l'échelle de l'Histoire, la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, tenait des propos condescendants sur les failles du système de santé italien avant de justifier quelques temps après le caractère « inutile » des masques par le fait que « de toute façon les Français n'étaient pas capables de s'en servir ».

Alors que le plan précité avait été préparé de longue date, pourquoi n'a-t-il pas été activé dès que l'OMS indiquait précisément que nous faisions face à une épidémie qui se transformait en pandémie ? Au lieu de cela, nos gouvernants nous ont gratifiés d'une gestion au jour le jour. Dans le déni puis sans stratégie claire, ils ont donné aux Français l'image d'une valse-hésitation permanente. Et que penser d'un Président de la République qui, alors que le virus faisait ses premières victimes sur notre sol, se rendait au théâtre comme si de rien n'était et appelait les Français à se rendre au premier tour des élections municipales.

Il est désormais avéré que les pays qui affichent les plus faibles taux de mortalité en lien avec le Covid-19 sont ceux qui combinent confinement sélectif des populations avec mise en quarantaine des personnes diagnostiquées positives. Or, nos dirigeant ont fait le choix d'un confinement généralisé, mais appliqué sans rigueur puisqu'accompagné de tant de « dérogations » que les Français finissaient par ne plus savoir quelle était la bonne conduite à tenir. Au vu du déconfinement tel que nous le voyons pratiqué, il est à craindre que la gestion au « doigt mouillé » se poursuive. Résultat : un taux de décès par million d'habitants parmi les plus élevés au monde et la plus forte récession du monde développé, soit un double échec économique et sanitaire.

Le général de Gaulle écrit dans ses Mémoires de guerre que « Les exigences d'un grand peuple sont à l'échelle de ses malheurs ». Les Français ont démontré, une fois de plus dans leur Histoire, que, par leur courage, leur inventivité et leur sens de la solidarité, ils étaient un « grand peuple ». Ils ont su suppléer autant que faire se pouvait à l'impéritie de leurs « élites ». Ce sont eux – médecins, infirmières, aides-soignants, caissières de supermarché, livreurs, chauffeurs routiers, artisans, commerçants et entrepreneurs - qui ont pallié un Etat Léviathan paralysé par une bureaucratie pléthorique.

Certes, le temps n'est pas encore venu de tirer les conséquences de l'échec de nos gouvernants. Mais une chose est certaine : c'est à l'échelle de leurs difficultés que se mesurera l'exigence des Français. Et celles-ci seront grandes, si grandes qu'il y a fort à parier que les dirigeants qui nous gouvernent depuis tant d'années ne seront pas jugés dignes d'y répondre car « Ce n'est pas avec ceux qui ont créé les problèmes qu'il faut espérer les résoudre » (Albert Einstein, 1963). C'est tout le sens de la démarche d'Objectif France qui rassemble tant de Français issus de la société civile, soit cette France qui, une fois de plus, a fait face. A bon entendeur...


Stéphane Morel est responsable du Comité de la Réforme de l'Etat d'Objectif France.