Tribune

« Relancer notre industrie de défense : une stratégie pour la France » - par Aurélien Duchêne



Claque australienne, blocages en Europe... Malgré ses déboires, notre industrie de défense peut rebondir. Pour renforcer nos armées nos industries et notre souveraineté, Aurélien Duchêne, directeur adjoint du Projet d'Objectif France, propose une stratégie.


La rupture par le gouvernement australien du contrat passé avec la France pour la production de sous-marins par Naval Group est une claque dont souffrira au premier chef notre BITD (base industrielle et technologique de défense). Elle rappelle, pour paraphraser Lord Palmerston, qu'en politique étrangère, nous n'avons pas d'amis ou d'ennemis permanents, seulement des intérêts permanents. Parallèlement, le fait que Washington, avec la complicité de Londres, ait torpillé le contrat rappelle qu'avec nos principaux partenaires en matière de défense, nous sommes amis, alliés, pas alignés. Un constat qui vaut aussi dans les négociations avec l'Allemagne autour des programmes d'armement commun (système de combat aérien du futur et futur char d'assaut) : s'il faut souhaiter que les négociations aboutissent à un accord équitable pour d'évidentes raisons budgétaires, il faut aussi être prêt à y renoncer si nos intérêts stratégiques et industriels s'en trouvent menacés.

Pour notre industrie de défense qui conditionne en grande partie notre indépendance et notre rang international, il y a matière à s'inquiéter. Au-delà de l'actualité récente, nous pourrions multiplier ici les signaux d'alerte et motifs d'inquiétude, des déboires en Europe aux prédations envers notre BITD, des pertes de compétence au recours à des fournisseurs étrangers pour des équipements que produisait ou aurait pu produire la France. Mais nous avons aussi de quoi rebondir.

Tout d'abord, la regrettable décision de l'Australie ne peut remettre en cause notre stratégie indo-pacifique, qui doit au contraire être renforcée. Outre un renseignement insuffisant, nous avons manqué d'investissement politique, du lobbying à l'implication dans les enjeux régionaux : tirons-en les conclusions pour mieux rebondir, en nous donnant les moyens de nos ambitions régionales. De même, nous pouvons transformer ce revers cinglant en opportunité. L'Inde, où Naval Group négocie des contrats, veut renforcer sa flotte de sous-marins : avec une stratégie cohérente et offensive, la France peut réussir comme elle l'a fait avec les Rafale. Surtout, notre Marine nationale fait face à de lourds besoins pour accomplir ses missions à court terme et se préparer aux conflits de demain : en passant rapidement commande pour de nouveaux sous-marins d'attaque et patrouilleurs, nous pouvons répondre à la fois aux besoins des armées et à ceux de nos industriels.

Malgré son échec en Australie et ses difficultés en Europe, notre industrie de défense peut rebondir à l'international. Mais l'enjeu est bien plus vaste. Entre la dégradation du contexte international et le besoin de maintenir notre rang face à des puissances parfois rivales, nous sommes obligés d'augmenter davantage nos dépenses militaires et donc nos commandes à notre industrie de défense. La réduction de nos investissements militaires a fragilisé nos industries en les rendant toujours plus dépendantes des exportations, tout en devenant à terme contre-productive au plan budgétaire. Or, au moment où la réindustrialisation redevient enfin une priorité nationale, le redressement impératif de notre défense nationale peut constituer un levier particulièrement efficace.

Augmenter massivement notre effort de défense : une nécessité stratégique, une opportunité économique

Nos armées se remettent progressivement de vingt-cinq ans de réduction continue de l'effort de défense, entamée dès 1990 avec les « dividendes de la paix » pour ne s'arrêter qu'en 2015 avec le choc des attentats islamistes. Le retournement à la hausse des dépenses militaires depuis cette date, comme la modernisation des équipements, ne permettent que de réparer un outil de défense fragilisé par une longue période de sous-financement et de sur-engagement des forces, de réduction de leurs moyens et de leur format en contradiction avec des missions toujours plus nombreuses et variées. Des missions que nos armées n'ont pas les moyens de remplir correctement – ainsi de la surveillance de notre domaine maritime qui se fait allègrement piller et pourrait bientôt être contesté, ou de l'entraînement insuffisant des forces. Or, nous sommes à l'aube d'un nouveau cycle de conflictualité où les conflits se durcissent déjà – comme l'a tristement montré la défaite de l'Arménie face à l'Azerbaïdjan fin 2020 – et où les menaces s'aggravent. Nos armées érigent désormais en priorité la préparation à de futurs conflits de haute intensité, hypothèse jugée de plus en plus crédible par la communauté stratégique. Elles ont besoin de retrouver de l'épaisseur pour combattre dans la durée et de la masse pour faire face à des adversaires étatiques, de renforcer leur entraînement et moderniser davantage leurs équipements.

Nous devons d'abord exécuter intégralement l'actuelle loi de programmation militaire (LPM), qui vise à porter l'effort de défense à 2% du PIB en 2025. Cette LPM n'est qu'une loi de réparation, et l'objectif des 2% du PIB une norme fixée par l'OTAN qui ne suffit pas à financer les missions et besoins de nos armées. Si nous voulons être à la hauteur des défis du siècle, les deux prochaines LPM doivent permettre une véritable remontée en puissance.

Pour cela, nous pouvons nous fixer deux échéances à moyen et long terme : porter l'effort de défense à 2,5% du PIB d'ici 2030, puis 3% du PIB en 2035 au plus tard. Un tel effort est réalisable au plan budgétaire, car rentable au plan économique : les retombées en termes d'emplois, d'activité, d'innovation seront énormes y compris pour le secteur civil.

Faire du redressement de nos armées un moteur du redressement industriel et technologique

Relever l'effort de défense à 3% du PIB, comme le propose Rafik Smati, reviendrait à le ramener à son niveau de la fin de la Guerre froide. Mais en 30 ans, les armées ont optimisé leurs dépenses (nous savons faire mieux avec moins), et l'investissement militaire est surtout devenu plus bénéfique à l'économie là où il représentait parfois un fardeau.

Selon certaines sources, chaque euro investi dans la défense en rapporte 1,27 à court terme et 1,68 à long terme. Mieux, une étude du Cercle des économistes estime que un euro investi dans ce secteur en rapporte 2 au bout de 10 ans. Mieux encore, Jean-Yves Le Drian avançait lorsque qu'il était ministre de la défense « un seul euro dans l’industrie de défense représente en retombée économique 2 euros, 3 euros, peut-être davantage ». Les estimations divergent, mais le caractère vertueux des investissements dans la défense fait consensus, tout comme le fait qu'ils soient plus rentables que la plupart des autres investissements publics. Comme le résume Patrice Huiban, directeur du Projet d'Objectif France, cette situation s'explique entre autres par « une base industrielle et technologique de défense (BITD) performante, aux emplois très peu délocalisés et à forte intensité technologique, ce qui irrigue en aval beaucoup de secteurs d’activité dans une logique keynésienne toujours ici opérante ».

Pour faire face aux surprises stratégiques (comme de potentiels conflits de haute intensité) et renouer enfin avec une politique de puissance qui nous donnera les moyens de nos ambitions internationales, nous devons augmenter massivement et durablement notre effort de défense. Une telle orientation permettrait de créer ou maintenir plusieurs centaines de milliers d'emplois directs et indirects, et de générer nombre d'externalités positives, de l'innovation de pointe à la dynamisation de territoires parfois sinistrés. Pour se redresser et se projeter dans l'avenir, notre pays a besoin de projets à long terme : le redressement de notre industrie de défense dans le cadre d'une vision stratégique peut en être un. Il s'agit là d'un enjeu crucial à l'approche de l'élection présidentielle. Un enjeu que nous porterons haut avec Objectif France.

Aurélien Duchêne
Directeur adjoint du Projet d'Objectif France
Membre du Comité Exécutif d'Objectif France

Une tribune publiée dans La Tribune (voir ici)