TRIBUNE du 09 Février 2018
Loi de Programmation Militaire : il faut aller plus loin
  
Notre analyse critique de la Loi de programmation militaire prévue par le Gouvernement, dans un triple objectif de pédagogie, d'information citoyenne et d'incarnation d'une opposition crédible sur le fond. Par Aurélien Duchêne, du Comité Stratégique d'Objectif France.

La Loi de programmation militaire (LPM) présentée aujourd'hui en conseil des ministres prévoit d'engager 198 milliards d'euros pour la période 2019-2023, et 295 d'ici 2025, date à laquelle Emmanuel Macron souhaite que la France consacre 2% du PIB à ses Armées (contre 1,5 à 1,8% aujourd'hui selon les méthodes de calcul). Le budget de la Défense devrait augmenter de 1,7 milliard d'euros chaque année jusqu'en 2022, puis de 3 milliards annuels de 2023 à 2025. Après 25 ans de baisse continue, les moyens alloués à nos Armées repartent enfin à la hausse ! Nous saluons cette remontée en puissance de notre outil militaire. À Objectif France, nous avons toujours défendu une hausse des dépenses de Défense, sans attendre le réveil sanglant des attentats de 2015.

Mais on peut tout d'abord objecter que la moitié de l'effort budgétaire sera réalisée après 2022, soit après un possible changement de Président et de majorité. Sachant que le Gouvernement a préféré revoir à la baisse certaines hausses de dépenses ou baisses d'impôts programmées sur le quinquennat, plutôt que d'avoir le courage d'annoncer des réformes structurelles pour baisser la dépense publique, il n'est même pas certain que les efforts envisagés d'ici 2022 soit réalisés en cas de difficultés financières.

Nos militaires ont appris à se méfier : aucune LPM n'a jamais tenu ses objectifs. Ayons l'intérêt national en tête et souhaitons que la LPM annoncée par le Gouvernement soit une belle exception.

Un commentaire sur l'objectif d'allouer 2% du PIB au budget de la Défense : cette proposition, qui revient en fait à respecter les engagements de l'OTAN, a fait l'objet d'un consensus au cours de la campagne présidentielle. Mais l'écrasante majorité de la classe politique considère qu'atteindre cet objectif est une fin en soi. Ces fameux 2% ne sont pas la panacée : c'est plutôt un minimum vital ! En-dessous de ce seuil, les urgences opérationnelles absorbent l'essentiel des crédits, et l'on sacrifie la préparation de l'avenir sans assurer pour autant les missions du présent. Il faudrait plutôt atteindre les 2% du PIB hors-pensions d'ici la fin du quinquennat, et viser à moyen terme les 2,5%, ce que nous proposions avant même la présidentielle. Nos armées seraient ainsi capable d'assumer des missions toujours plus exigeantes, tout en ayant des marges pour garder une longueur d'avance sur le reste du monde, ou faire face à des coups durs. Mais pour ce faire, il faudrait réaliser ailleurs des baisses de dépenses radicales, ce que ni le Gouvernement ni l'opposition ne semblent réellement prêts à faire.

Quelques "détails" qui en disent long sur l'écart entre le discours et la pratique

Il y a la communication de l'exécutif, reprise dans les articles de presse qui, besoin de synthèse oblige, ne peuvent se perdre en détails techniques. Mais en se penchant sur les dossiers, on constate par exemple que là où le Gouvernement annonce plus de moyens pour les opérations extérieures (OPEX), leur financement sera "en même temps" à la charge du ministère des Armées.

Cela veut dire concrètement que là où l'on parle d'augmenter le budget des équipements, les Armées devront peut-être devoir réduire les frais et annuler des commandes si jamais le coût des OPEX augmente trop fortement par rapport à ce qui est prévu. Y aura-t-il dans l’État-major un responsable prêt à s'emporter contre certaines annonces mensongères, comme l'ont fait Bertrand Soubelet (aujourd'hui vice-président d'Objectif France) puis Pierre de Villiers ?

Une LPM qui permet à nos armées de sortir du rouge, mais ne signifie pas une véritable remontée en puissance

La priorité de M. Macron est la régénération des équipements, et l'amélioration de la condition du soldat. Il y a en effet urgence. Dans son ouvrage "La dernière bataille de France" (2015), l'ancien général Vincent Desportes expliquait l'état déplorable de nos équipements militaires. Pour résumer, ce livre évoquait une "armée 50%", où la moitié seulement du matériel est utilisable. Dans le même esprit, un ancien militaire de la base de Bitche nous expliquait que "si l'on faisait défiler le matos qu'on utilise en OPEX sur les Champs-Élysées, les Français auraient peur".

Sans entrer dans le détail, la LPM envisagée répond globalement à l'urgence de renouveler notre matériel. Ainsi, nos avions ravitailleurs Boeing KC-135 (vieux de 55 ans en moyenne) vont progressivement être remplacés par une une quinzaine d'Airbus A330 MRTT. Le programme Scorpion (renouvellement et modernisation des véhicules blindés), qui accumulait les retards, va être mieux respecté : la moitié des nouveaux véhicules blindés devraient être livrés d'ici 2025. Des véhicules Griffon flambant neuf vont se substituer à nos mythiques VAB, qui datent parfois des années 1970. Voici quelques exemples pour l'Armée de terre.

La Marine nationale va entre autres se doter de 19 patrouilleurs (contre 17), essentiels pour surveiller notre Zone économique exclusive : Objectif France veut faire d'une politique maritime ambitieuse une priorité nationale, et nous saluons cette mesure tout en regrettant l'absence de politique maritime globale du Gouvernement. Des études pour un nouveau porte-avions devraient bientôt être menées. Le Charles de Gaulle (aujourd'hui en ATM pour une durée de 18 mois à Toulon) sera retiré du service d'ici 2040, et si son successeur était mis à l'étude dès maintenant, il ne prendrait la mer qu'en 2030 au mieux. Le Gouvernement ne doit pas attendre le prochain quinquennat et lancer le plus tôt possible un projet de nouveau porte-avions, en prévoyant aussi son sister ship ! Sans porte-avions, l'armée française perd une grande partie de sa capacité de projection dans le reste du monde, et ne peut plus effectuer certaines missions d'envergure.

L'Armée de l'air va recevoir de nouveaux appareils (28 nouveaux Rafale, 50 Mirage 2000 modernisés, en plus des avions ravitailleurs évoqués plus haut), mais reste le parent pauvre de cette LPM. Bien sûr, la plupart des avions ne seront pas livrés d'ici 2025. Mais surtout, les commandes envisagées ne permettront pas de répondre à toutes les missions qui devraient être engagées au cours du quinquennat. Or, la composante aérienne sera de plus en plus déterminante à l'avenir.

Au-delà de l'usure du matériel, les troupes engagées sont épuisées. Dans le jargon militaire, on dit parfois que l'armée fonctionne actuellement à 130%, c'est-à-dire que les missions confiées à nos forces excèdent de 30% les moyens qu'on leur donne dans leurs contrats. Avec la LPM macronienne, la situation devrait à peu près se stabiliser. Reconnaissons-le de bonne foi. Mais si les Armées sortent du seuil critique, la puissance militaire française n'est pas réaffirmée pour autant. La même logique prévaut, que par exemple, pour la fiscalité du capital : le Gouvernement parle d'une baisse d'impôts franche qui devrait créer des emplois, mais ne fait que revenir à la situation qui prévalait avant le choc fiscal de 2012.

La LPM ne prévoit pas plus de trois théâtres d'intervention majeure : François Hollande avait rajouté des opérations (OPEX africaines, Sentinelle sur le territoire national...) imprévues, mais on peut faire confiance au réalisme d'Emmanuel Macron sur ce point.

Les effectifs devraient sinon augmenter de près de 6 000 personnes, mais il en faudrait bien plus ne serait-ce que pour revenir à la situation qui prévalait il y a quelques années encore. Les frais d'équipements individuels (gilet pare-balles, treillis ignifugés, casques, lunettes nocturnes...) vont bénéficier d'une rallonge de 34% avec une hausse annuelle d'un milliard d'euros : ne soyons pas que dans le négatif, cette mesure va dans le bon sens. Mais comme vu plus haut, il y a toujours le risque que les Armées doivent rogner sur leur budget équipement du fait de la réforme budgétaire...

Le programme nucléaire est une bonne nouvelle... qui englobe en fait une bonne partie des hausses de dépenses militaires

Emmanuel Macron a également annoncé un plan de renouvellement de notre dissuasion nucléaire, citant ses composantes océanique et aérienne. Nous saluons cette décision de bon sens : la synthèse de notre programme militaire inclue en effet la sanctuarisation de la dissuasion nucléaire, et Rafik Smati a par le passé défendu un renouvellement de nos SNLE et SNA (sous-marins nucléaires lanceurs d'engins et sous-marins nucléaires d'attaque), là où certains responsables politiques et experts estiment que l'ère de l'atome miliaire est révolue.

Mais en y regardant de plus près, l'effort consenti (37 milliards sur l'ensemble de la LPM) pour renforcer nos capacités nucléaires constitue une énorme part de l'effort de Défense prévu et fait office de trompe-l'oeil budgétaire.

Recherche, cyber, renseignement : mettre le paquet serait rentable à long terme

Le Gouvernement souhaite renforcer le renseignement pour conserver l'autonomie de décision de la France. Tout n'étant pas qu'une affaire de budget, nous proposons en ce domaine des réformes de bon sens. Dans le domaine du cyber, difficile de faire mieux que ce qui est envisagé. La LPM prévoit aussi d'augmenter le budget de recherche et développement (R&D) militaire de 0,7 à un milliard d'euro d'ici 2022. Un réel progrès, mais n'ayons pas peur d'aller beaucoup plus loin en créant un Fonds de recherche de l'Armée française doté de moyens considérables, qui profiterait à toute la recherche et l'industrie françaises. De même que les routes construites par les légionnaires ont trouvé une utilité civile pour l'Empire romain, que la constitution d'une Marine de guerre au XVIIe siècle a profité à l'économie française, que le Projet Manhattan a accéléré la maîtrise de l'énergie nucléaire, investir massivement dans l'innovation militaire et les technologies de rupture permettrait de tirer des secteurs d'activité entiers vers le haut. En matière de R&D militaire, nous avons parmi les meilleurs "cerveaux" de la planète : pour un euro investi dans ce domaine, combien d'euros de récupérés à terme ?

Changer de méthode

Il faut sortir de la logique comptable. Il ne s'agit pas seulement d'augmenter les budgets tous azimuts, il faut aussi repenser notre modèle de financement. Voici un constat simple : le modèle budgétaire actuel des Armées est intrinsèquement défavorable à l'investissement. Une LPM fixe une référence pluriannuelle, mais le fait d'avoir un budget différent par an freine la sécurisation des enveloppes à moyen terme. L’État ne peut jamais arbitrer ses choix d'investissement en confrontant les coût/rentabilité de chaque projet. Objectif France veut mieux adapter nos armées aux défis du XXIe siècle, qu'ils soient militaires ou... financiers. Cela passe par une redéfinition de notre modèle de financement.

Une nouvelle ambition pour notre Défense nationale

Inutile de développer ici un catalogue de mesures pour renforcer nos Armées. La synthèse rapide de nos propositions en matière de Défense est à lire ICI. Un comité thématique en cours de constitution par Objectif France se penchera sur ce sujet pour nourrir une opposition crédible et utile.

La Défense nationale est un sujet que Rafik Smati, Bertrand Soubelet et Objectif France ont toujours érigé en enjeu de premier plan. Le fait qu'elle soit enfin au coeur du débat public est une bonne nouvelle pour l'avenir de la France. Sur ce sujet comme sur tant d'autres, nous travaillerons sur le fond, pour élever le niveau du débat, et construire ensemble un grand projet d'intérêt national.

Nous vous invitons également à signer et faire signer le manifeste participatif "Je soutiens nos militaires", lancé par Objectif France en 2015.

Aurelien Duchêne
Membre du comité stratégique d'Objectif France

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